Coup d’œil sur la chaîne d’approvisionnement en bœuf du Canada

//  5 mars 2019  //  Dossiers, Gestion, Marchés  //  Commentaires fermés

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La frontière américaine est visible de la confortable résidence des Ross. Le ranch L-7 Land & Cattle est situé à 15 minutes de la municipalité d’Estevan, dans le Sud-Est de la Saskatchewan, et appartient à la famille de Chad Ross. Derrière les veaux nés dans les pâturages se trouve un paysage bien canadien : des prés à perte de vue, parsemés de mines de charbon et de chevaliers de pompage orange vif qui vrombissent ici et là.

Reportons-nous au début de 2017. De l’autre côté de la frontière du ranch L-7 Land & Cattle, les hauts fonctionnaires de l’administration Trump se préparaient à annoncer qu’ils allaient renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Toute l’année durant, les États Unis ont clairement indiqué qu’ils rompraient tout accord qui, selon eux, allait à l’encontre de leurs intérêts.

 Tiré de Financement agricole Canada – Publiés les 20 et 26 février 2019
| Traduction et adaptation libre par la rédaction |

Les deux prochains billets illustreront l’impact de ces intérêts sur une grande exploitation bovine de la Saskatchewan ainsi que sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement du bœuf du Canada. Les animaux du ranch L-7 Land & Cattle sont destinés aux usines de Cargill, en Alberta, dans le cadre du projet intitulé Canadian Beef Sustainability Acceleration Pilot.

PARTIE 1

Tout comme le ranch L-7 Land & Cattle, la majorité du bœuf produit par les exploitations bovines canadiennes est consommé au Canada. Le parcours d’un pâturage du Sud de la Saskatchewan vers les restaurants et détaillants de l’ensemble du pays ne représente qu’une seule avenue parmi tant d’autres pour les bovins et le bœuf de la chaîne d’approvisionnement du Canada, mais c’en est une qui est commune : en 2017, 61 % du bœuf produit en sol canadien est demeuré ici. Malgré cela, la rentabilité des exploitations canadiennes est influencée par la structure du commerce mondial et par les événements géopolitiques qui font fluctuer les marchés. Les prix payés par les producteurs à l’égard des aliments pour animaux et les prix qu’ils obtiennent pour leurs bovins reflètent cette conjoncture mondiale.

Les Ross exploitent leur ferme depuis 112 ans. Chad, sa conjointe Crystal et son père Brian ont persévéré dans une industrie éprouvée par des effondrements de marché, des intempéries et des maladies bovines. Chemin faisant, ils ont grossi leur troupeau, lequel compte maintenant 1 500 têtes. Ce n’est pas rien, considérant qu’au cours des cinq dernières années, l’industrie canadienne a produit en moyenne 3,3 millions de veaux par année.

En 2017, 1 000 vaches des Ross ont vêlé.

Ces veaux sont nés à un moment où le marché faisait preuve d’une robustesse inattendue.

Ce qui se passe aux États-Unis ne reste pas nécessairement aux États-Unis

Malgré le bond prévu de la production en 2017 tant à l’échelle mondiale qu’à l’échelle nord américaine, les perspectives pour l’industrie bovine du Canada étaient encourageantes en janvier. Les fluctuations de la conjoncture commerciale mondiale laissaient déjà entrevoir la volatilité qui allait marquer l’année à venir et qui se poursuivrait en 2018, mais la demande de viande rouge montrait des signes de croissance impressionnante (en anglais seulement). Le prix moyen des bovins gras de l’Alberta était de 191,51 $/100 lb au cours du premier semestre, soit largement au-delà des attentes saisonnières. L’augmentation du cheptel américain et les investissements récents dans la capacité de transformation stimulaient la production aux États-Unis depuis 2014, ce qui avait fait baisser les prix du bœuf au détail et, du coup, fait augmenter au-delà des prévisions la demande de bœuf en Amérique du Nord et dans le reste du monde. Cette demande soutenue a entraîné une hausse des prix des bovins gras d’Amérique du Nord (ou des bovins prêts pour l’abattoir) payés aux parcs d’engraissements, lesquels étaient alors en position d’offrir davantage aux éleveurs-naisseurs pour les veaux qu’ils allaient engraisser.

Les Ross exploitent également un parc d’engraissement. De nombreux veaux nés sur le ranch L-7 Land & Cattle sont engraissés sur place. Toutefois, en 2017, la région d’Estevan a été particulièrement frappée par une sécheresse qui a sévi sur une grande partie des Prairies canadiennes et des États-Unis, faisant ainsi grimper les prix des aliments pour animaux partout en Amérique du Nord. Comme les États-Unis sont les plus importants producteurs de bœuf au monde, toute variation aux coûts des céréales fourragères a des répercussions au delà de leurs frontières.

Vers la fin de 2017

Dans le Sud-Est de la Saskatchewan, les prix des aliments pour animaux ont grimpé. En mars, le prix de l’orge était de 164 $ CA la tonne dans l’Ouest du Canada (en anglais seulement); d’octobre à décembre, il était d’environ 220 $ CA, ce qui représente une augmentation annuelle d’environ 24 %. Les coûts d’alimentation plus élevés ont poussé les producteurs à envoyer davantage d’animaux à l’abattoir dans la seconde moitié de l’année, souvent à des poids en carcasse plus faibles. La production intérieure de bœuf a augmenté de 3,2 % sur douze mois.

Les conditions météorologiques et les coûts des aliments pour animaux expliquent en partie ce qui a poussé les producteurs à vendre leurs bovins au moment où ils l’ont fait en 2017. Quant aux prix que les producteurs canadiens ont reçus, ils ont également été influencés par les parités entre la devise américaine et le dollar canadien, et ce, que leurs produits aient été vendus aux États-Unis ou non.

 PARTIE 2

Notre billet de la semaine dernière se terminait à l’automne 2017 au ranch L-7 Land & Cattle de la famille Ross. Les négociations entourant l’ALENA se poursuivaient, alors que beaucoup croyaient qu’elles seraient terminées avant la fin de l’année, faisant craindre d’éventuelles menaces pour l’intégration de l’industrie. Bien que les négociations en cours auraient peu d’incidence directe sur le secteur bovin du Canada, elles accentuaient néanmoins l’incertitude sur les marchés financiers, faisant fluctuer le huard.

Le cycle de vie

Vers le début de 2017, des investissements récents dans la capacité de transformation en Amérique du Nord ont injecté des revenus tout le long de la chaîne d’approvisionnement, incitant les éleveurs à commercialiser leurs bovins plus légers. La hausse des coûts des aliments pour animaux a aussi accéléré la circulation des bovins d’un bout à l’autre de la chaîne.

Puis, le marché mondial de la viande rouge, qui était très favorable en 2017, a pris une tournure pour le moins incertaine en 2018. Les veaux de l’année 2017 étaient nés dans un marché à la hausse, mais lorsque les bovins ont été livrés à Cargill, entre octobre 2018 et janvier 2019, le secteur devait composer avec plusieurs nouveaux reculs.

La sécheresse sévissait à nouveau dans le Sud-Ouest de la Saskatchewan en 2017, ce qui a fait grimper les coûts des aliments pour animaux et compliqué les efforts pour agrandir le troupeau. La production fourragère du ranch a été réduite de moitié et Chad a vu ses coûts d’alimentation doubler. Le manque d’herbe nourricière a contraint Chad et Brian à produire moins de génisses et à réformer leur troupeau de vaches.

Dans la foulée de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, les prévisions en matière de croissance économique mondiale – moteur de la demande mondiale de viande – se sont détériorées. La Chine et le Mexique (en anglais seulement) ont acheté moins de porc des États-Unis en 2018; ce qui a provoqué une surabondance de l’offre sur les marchés nord-américains de la viande rouge, laquelle a exercé de la pression sur les prix. De fait, les prix du bœuf ont diminué d’une moyenne de 19,42 $ CAN/kg en 2017 à une moyenne de 19,07 $ CAN/kg en 2018.

Prédilection pour le bœuf

Tandis que planait le spectre d’une contraction du marché mondial, le marché canadien mature a continué d’afficher un raffermissement de la croissance de la consommation par habitant.

Le lancement de la table ronde canadienne sur l’élevage durable du bœuf (en anglais seulement) est une des réponses du secteur bovin canadien à ce que certains considèrent comme une diminution de l’intérêt des consommateurs pour le bœuf. L’ensemble de la chaîne d’approvisionnement a réagi à l’évolution des préférences et des préoccupations des consommateurs, qui vont de la durabilité de l’environnement au bien-être animal, en mettant en œuvre plusieurs initiatives, comme le programme Verified Beef Production Plus.

Les veaux nés en 2017 au ranch L-7 ont été expédiés à l’usine de Cargill située à High River entre octobre 2018 et janvier 2019. Le transformateur a aligné son propre programme de transformation du bœuf durable (en anglais seulement) sur l’initiative de l’industrie. Les Ross doivent payer pour participer à ce programme. En effet, ils assument les frais liés à la vérification de la conformité par un organisme tiers indépendant, et veillent à ce que leurs couloirs de traitement soient conformes aux exigences du programme, entre autres coûts.

Néanmoins, ce programme cadrait avec leur exploitation, selon Chad, parce qu’elle respectait déjà une grande partie de ce qui constitue aujourd’hui les normes de durabilité. Les Ross en tirent un bénéfice à court terme sous la forme d’une prime versée au ranch L-7, mais c’est l’objectif à long terme de fournir aux consommateurs le bœuf qu’ils veulent qui leur rapportera, en définitive, les dividendes les plus élevés. Disons-le simplement : les consommateurs adorent le bœuf.

Si l’on examine la tendance à long terme, la consommation de bœuf par habitant au Canada est à la baisse (Figure 1), mais les Canadiens préfèrent toujours cette viande aux options équivalentes.

Figure 1 : Les Canadiens sont friands de bœuf

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 Source : Statistique Canada, calculs effectués par l’Économie agricole de FAC

Les Canadiens achètent plus de bœuf lorsque leur revenu disponible augmente ou que les prix du bœuf diminuent, comme c’est le cas depuis 2015. Toutefois, la « demande » de bœuf – ou la préférence des consommateurs pour le bœuf par rapport au porc ou à la volaille – est toujours demeurée plus forte que les tendances de consommation (ou les achats réels de bœuf). Cela signifie que si les consommateurs ont les moyens d’acheter la viande de leur choix, et si les prix des produits protéinés concurrents demeurent constants, ils achèteront plus de bœuf au fil des ans.

Le long de la chaîne d’approvisionnement

Les événements qui surviennent loin de chez nous ont une incidence à l’échelle locale. Comme tous les autres éleveurs de bovins canadiens, la famille Ross compose quotidiennement avec les répercussions de l’évolution des préférences alimentaires sur les marchés étrangers, des négociations commerciales et de la valeur du huard. La réaction de l’industrie aux conditions qui prévalent chez nous et à l’étranger ne cesse d’évoluer, ce qui fait que la chaîne d’approvisionnement canadienne sera capable de s’adapter et de demeurer un chef de file mondial pendant de nombreuses années.

Vidéos :

Vers un juste équilibre des exportations de bœuf entre les États-Unis et le Canada

La faiblesse du dollar canadien est une bénédiction pour le bœuf canadien

Le processus décisionnel des exploitants de parc d’engraissement en matière de commercialisation

L’impact de la volatilité des marchés sur les exploitants de parc d’engraissement

Sources : https://www.fcc-fac.ca/fr/ag-knowledge/ag-economics/follow-the-cow-part-2.html

https://www.fcc-fac.ca/fr/ag-knowledge/ag-economics/follow-the-cow-part-1.html

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